Accueil / Portraits d’acteurs / Portrait d’acteur : Hugues Laborde

Alors qu’il pensait son avenir tracé et se voyait revenir dans le Gers, Hugues Laborde a bifurqué. Né à Auch, après un parcours scolaire classique, il intègre Purpan, l’école d’ingénieur agronome de Toulouse. Elle « l’ouvre » à d’autres horizons. Ainsi, tout juste diplômé d’un master en viticulture-œnologie, il saisit l’occasion de partir pour un stage en Amérique du Nord. « Auparavant j’avais une vision très fermée de ce que je voulais faire : rentrer dans le Gers et reprendre une exploitation. »
Cette parenthèse ne le coupe pas de son lien avec la terre. Bien au contraire, elle vient même conforter l’attachement à ses origines de ce petit-fils d’agriculteurs du côté paternel et d’artisans charpentiers du côté maternel. De retour des États-Unis, il effectue son stage de fin d’études chez Rothschild, où il participe à l’élaboration des millésimes 2015 et 2016. Là, il croise Jean-Pierre Derouet, cofondateur de l’enseigne de distribution V&B.
En parallèle, Jean-Pierre Derouet a aussi développé une activité d’acquisition de propriétés viticoles et, cherche en 2017 quelqu’un pour reprendre ses domaines. « Jean-Pierre avait une vision très claire de ce qu’allait devenir la filière et des difficultés en perspective pour Bordeaux. » Entre eux, le « courant passe immédiatement. » À rebours du modèle longtemps fondé sur le seul argument du nom de château, « on s’est retrouvés sur de nombreux points : qualité, identité plus forte des domaines et nécessité d’humaniser la production. »
Avec pour projet « de définir une signature et une vision, » Hugues prend la tête de l’ensemble. D’abord, comme directeur technique, il engage une restructuration profonde du vignoble. Puis, il reprend également la partie commerciale et marketing. Depuis 2023, il est gérant de la structure rebaptisée SARL Hugues Laborde, qui réunit aujourd’hui cinq propriétés : Château Haut-Meyreau, sa propriété principale et Château Aurore en Entre-deux-Mers, deux autres domaines à Saint-Émilion et un en Fronsac.
Partir du sol
« Depuis le premier millésime en 2018, on a avancé petit à petit. On s’est pas mal trompés, mais on a aussi eu des réussites. » La méthode, elle, ne varie pas : partir du sol. Une vaste étude pédologique a permis d’identifier les terroirs de chaque parcelle et de définir, cépage par cépage, le profil de vin le plus juste. De cette étude naissent deux gammes bien distinctes. D’un côté, une gamme classique revisitée, pensée autour de l’appellation, de l’assemblage et du terroir. De l’autre, une gamme contemporaine construite sur des monocépages et des sélections parcellaires, avec un packaging moderne, des vins plus juteux, plus frais, moins marqués par le bois.
Entre « vin sérieux » et « vin glouglou » s’amuse Hugues Laborde qui entend aussi apporter une réponse directe au Bordeaux-bashing. « On revendique l’appellation, mais on a opté pour une manière différente de présenter les vins. » 80 % de cette gamme est en bouteilles bourguignonnes, portée par des noms de cuvées qui claquent : Les Fleurs du mal en blanc, Une saison en enfer en rouge, Nu comme un verre pour les plus gros volumes. « Notre idée : trouver des jeux de mots que les consommateurs retiennent facilement, qui les attirent. » La cible : des buveurs de 25 à 40 ans, sans repères d’appellation ni caution de château. « Le premier achat se fait grâce au packaging, le second parce que nous faisons de bons vins et qu’ils ont aimé ! »
Le résultat, une vingtaine de cuvées et un rééquilibrage assumé de la production. 60 % de rouge et 40 % de blanc, contre 90-10 initialement. Une production vendue à 70 % sur le marché français, principalement chez des cavistes ou en restauration, et à 30 % à l’export, un axe que la maison cherche aujourd’hui à renforcer.
ne viticulture résiliente
« Globalement, la viticulture française est très propre, même si le Saint-Graal reste la certification bio », pose Hugues Laborde. « Propriété laboratoire, » à Château Aurore, nous avons exploré cette voie. Dans ce domaine de 12 hectares certifié bio, « on a vu jusqu’où on pouvait aller. » Ailleurs, le cap est à la polyculture, avec une partie des assolements en fourrage et en prés dédiés à l’élevage, et déjà 2,5 kilomètres de haies replantées à Saint-Émilion et en Entre-deux-Mers. Ailleurs le cap est la polyculture et l’agriculture raisonnée. Il est essentiel de remettre l’homme et le bon sens paysans au centre de notre modèle de production.
L’objectif : une vigne plus résiliente, à l’enracinement profond, mieux armée face au changement climatique. « Les aléas climatiques sont tellement importants qu’on les a intégrés comme étant devenus la norme » indique- t-il, conscient que ce choix éloigne son modèle d’une logique productiviste. Il pointe d’ailleurs une problématique de sa filière : « La viticulture bordelaise s’amuse à vouloir réduire les coûts de production, mais on a oublié deux choses. D’une part, certaines régions françaises ainsi que les pays du nouveau monde ont parfois plus de marge de manœuvre pour assurer la maîtrise des coûts de production. De l’autre, il nous faut assumer que le vin n’est pas un produit agricole de première nécessité. Nous devons susciter l’envie. L’arrachage aujourd’hui n’est qu’une conséquence de l’échec de ne pas avoir trouvé cette plus-value. »
La suite se joue sur le terrain. « Ce qu’on veut mettre en place : stabiliser et maîtriser le niveau qualitatif et le coût de production, être réguliers », explique Hugues Laborde.
Mais l’ambition dépasse la seule bouteille : faire venir les gens sur les domaines, professionnels comme particuliers, pour « une vraie expérience d’accueil, de découverte, culinaire. » Deux gîtes existent déjà à Saint-Émilion, et une bâtisse en Entre-deux-Mers vient d’être rénovée pour recevoir des groupes, à travers des collaborations avec des restaurateurs et des repas régulièrement organisés sur place. « L’axe de développement de demain est là ! »

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