Henry Clemens : Ce livre est né d’une scène simple et quelque peu traumatisante. Nous sommes un soir d’été 2016, en Wallonie, une fête bat son plein et je dépose sur une grande table des bouteilles de bordeaux. Consterné, je constate qu’à la fin de la fête aucune de ces dernières n’aura été ouverte. C’est à partir de cette image que j’ai voulu comprendre ce qui s’était vraiment passé. Pourquoi bordeaux, la grande région viticole, est-elle devenue ce nom qu’on prononce avec une légère grimace ? Le livre remonte le fil de ce désamour à travers quelques causes que j’ai tenté d’identifier : le système de la Place, l’héritage Parker, le déficit d’incarnation des vignerons, le retard environnemental, l’exclusion des nouveaux publics, l’absence de gastronomie fédératrice, un œnotourisme mal orienté, une communication institutionnelle parfois erratique. Ce n’est pas un pamphlet, j’ai simplement, et une fois pour toute, souhaité verser l’ensemble des éléments au dossier de la crise en cours. J’ajoute que l’essai évoque des pistes de sortie, je le dis d’autant plus fort, que quelques contempteurs zélés et hâtifs qui se sont arrêtés à la couverture y ont vu un énième livre à charge… (rire)
Henry Clemens : Elles sont multiples et se renforcent mutuellement. La première, c’est une affaire de style : pendant trente ans, bordeaux a produit des vins pour Robert Parker et les marchés asiatiques, des vins concentrés, boisés, impressionnants. La consommatrice et le consommateur se sont éloignés et finissent par ne plus se reconnaître dans ces profils de vin. La deuxième raison, c’est le système de la Place de Bordeaux : en interposant le négoce entre les châteaux et les consommateurs, on a perdu le lien humain, le storytelling, le retour du terrain. J’ajoute que Les primeurs sont également un leurre qui n’intéressent que le vieux monde. La troisième raison, c’est le déficit d’incarnation : bordeaux vend des châteaux et des classements, rarement voire jamais des visages. En Bourgogne, en Loire, on connaît le prénom du vigneron. À Bordeaux, on connaît le millésime. Et puis il y a le retard environnemental, la gestion désastreuse des crises sanitaires, le pis-aller de la HVE, l’incapacité à parler à de nouveaux publics, à des jeunes, à des femmes, à des communautés qui ne se reconnaissent pas dans les codes du mondovino bordelais. Tout cela ensemble, c’est un incendie à plusieurs foyers.
Henry Clemens : Les deux, simultanément. Je suis lucide sur la gravité de la situation : les volumes se sont effondrés, des dizaines de milliers d’hectares ont été arrachés et certaines appellations pourraient ne pas s’en remettre. C’est réel. Mais je suis aussi convaincu que les graines du renouveau sont déjà plantées parfois littéralement. Des vigneronnes et des vignerons travaillent autrement avec des cépages oubliés, avec des pratiques hydrologiques régénératives qui transforment leurs paysages. Elles et ils s’intéressent à nouveau à la vie des sols. Des cavistes, certains, racontent enfin les histoires bordelaises avec enthousiasme. Des appellations modestes se réinventent avec davantage de courage que les grands noms. Mon chapitre final imagine Bordeaux en 2040 : une AOP – Les Francs pour ne pas les citer – qui a su traverser la crise pour devenir un modèle de viticulture vivante, paysagère, inclusive. C’est une utopie possible. À condition de ne plus fermer les yeux.
Henry Clemens : J’en identifie sept dans mon épilogue. D’abord, le sol : convertir, végétaliser, pratiquer l’agroforesterie, redonner vie aux vignobles. Rattacher les paysages viticoles aux produits, les encapsuler dans les bouteilles de bordeaux comme le font d’autres régions de France et du monde. Ensuite, les cépages : s’inspirer du travail de Jean-Baptiste Duquesne au Château Cazebonne, qui replante cinquante cépages bordelais oubliés depuis le gel de 1956. Puis le style : en finir avec les vins qui impressionnent et ne désaltèrent pas, retrouver la fraîcheur, la buvabilité, le plaisir simple. Quatrième piste : l’incarnation, il faut des visages, des histoires humaines, pas uniquement des châteaux. La cinquième, c’est l’inclusion : changer le vocabulaire du vin, ouvrir les portes, s’adresser mieux à son public. Sixième : réinventer le rapport de bordeaux à la table et au territoire, créer un festival gastronomique digne de ce nom. Et enfin, le plus urgent peut-être : organiser un grenelle de la filière. Il devra être obligatoirement interdisciplinaire car à quoi bon réunir les mêmes acteurs, sous les mêmes lambris qui n’ont souvent de cesse que de nous dire que la consommatrice ou le consommateur n’a pas compris ! Il nous faut poser ensemble la question : quelle viticulture voulons-nous dans vingt ans ?
Henry Clemens : Journaliste spécialisé dans le vin, j’ai œuvré un temps pour l’ODG des Graves, ce qui m’a donné une vision de l’intérieur du fonctionnement des syndicats viticoles bordelais avec tout ce que cela implique de frustrations et d’enthousiasmes mêlés. J’ai aussi beaucoup œuvré à la promotion des vins de bordeaux auprès de publics variés, notamment pour la Cité du Vin ou encore pour l’ISVV. Cette double expérience de terrain et de médiation m’a convaincu que le problème de bordeaux n’est pas d’abord ou seulement qualitatif : c’est un problème de récit, d’incarnation, de rapport aux consommateurs. Ce livre, c’est la synthèse de ce que j’ai vu, entendu et compris en vingt ans de vignoble girondin. Je devais ça à mes nombreux amis vignerons.
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