Accueil / Portraits d’acteurs / Portrait d’acteurs : Coraline Moreaud-McAllan et Victor Moreaud
À Saint-Émilion, il est une propriété qui ne ressemble à aucune autre : Les Joualles de Cormeil-Figeac. Vingt-cinq hectares d’un seul tenant, quatre générations d’histoire familiale, et depuis quelques années, une révolution tranquille menée à deux.
Victor Moreaud, architecte paysagiste de formation, dirige aujourd’hui le domaine avec sa sœur Coraline, ancienne professeure d’anglais. Ensemble, ils ont transformé leur vignoble en une référence de l’agroécologie viticole..
Tout commence en 2012, année où leur père souhaite prendre du recul après avoir conduit le domaine familial pendant des décennies, dans la rigueur et la continuité. Victor et Coraline, chacun de leur côté, se forment : elle en commerce international du vin et des spiritueux, lui en gestion de domaine viticole à Bordeaux Sciences Agro. Puis sœur et frère reprennent le domaine ; la première assurant la partie commerciale et le second, la production.
« On s’est mis dans ses pas, pour apprendre le métier, malgré l’envie d’instiller davantage de nos personnalités dans le domaine. » Leur père reste présent plusieurs années et, jusqu’en 2017-2018, c’est la continuité qui prime. « Notre père était très rigoureux et nous a transmis un domaine en très bon état », reconnaît Victor, saluant aussi l’indépendance commerciale que leur père avait su construire, en dehors des circuits classiques de la Place de Bordeaux.
Un cap commun
Puis, c’est au tour des enfants de prendre officiellement la barre. Impliqués à 50-50, l’équilibre n’a rien d’évident. « Le risque quand on est en binôme, c’est de ne pas s’entendre et se retrouver bloqués. » Alors, ils s’assoient autour d’une table, avec leurs cinq salariés de l’époque, pour se poser les bonnes questions. Que veulent-ils transformer ? Construire, sur vingt ans ?
Trois priorités se dégagent très vite, presque naturellement : l’environnement, avec l’arbre comme symbole ; l’ouverture au monde extérieur, notamment aux familles ; et le lien avec la recherche scientifique. « Papa était un ours », sourit Victor, en évoquant un domaine tourné exclusivement vers le B2B et fermé au public. Coraline garde de son ancien métier l’envie de continuer de travailler avec des enfants — une envie qui va irriguer le projet
À partir de 2018, la bascule bio est engagée. Puis, en 2024, une fois le cycle d’investissement précédent digéré, trois grands axes prennent forme.
Le premier concerne l’accueil : le château, ancienne maison de famille, est racheté par le domaine et transformé en hébergement mixte pour les saisonniers et pour des touristes « un peu baroudeurs », sous forme de dortoirs conviviaux et familiaux. Un pari audacieux, en place depuis 2025.
Le deuxième axe touche à l’expérience œnotouristique. Le chai s’ouvre aux visiteurs dès 2018. Coraline y imagine « les apprentis vigneronnes et vignerons », un atelier pensé pour les enfants et salué par un prix Terre de Vin. « La seule offre existante de son genre », note Victor. En 2024, le cuvier est réaménagé avec l’implantation d’un grand comptoir central, où se déroulent ateliers enfants et ateliers assemblage, en immersion totale au milieu des cuves et de l’équipe au travail.
Le troisième axe, c’est le grand projet de Victor : l’agroforesterie. Porté avec l’Association française d’agroforesterie, mûri pendant trois ans avec les salariés et de nombreux experts, il aboutit à la plantation de 600 arbres dans les vignes, une parcelle sur deux, pour créer une véritable mosaïque paysagère. « L’objectif, c’est de remettre de la diversité dans les paysages ! » Au cœur de ce projet, une parcelle d’un hectare redonne vie à une pratique ancienne du Sud-Ouest : la joualle, qui mêle rangs de vignes, d’arbres fruitiers, de légumes et de céréales. Une pratique tombée en désuétude, que Victor et son équipe ont voulu moderniser sans la dénaturer. « On a réintroduit la diversité en maintenant une certaine praticité, simplicité et capacité à pouvoir mécaniser les travaux », explique-t-il — les arbres sont plantés en ligne, pensés pour rester compatibles avec les engins agricoles. Le domaine change même de nom et devient Les Joualles de Cormeil-Figeac. Aujourd’hui, une cheffe de culture maraîchère y produit fruits et légumes vendus sur le territoire.
Ces transformations, encore récentes, demandent de la patience. Les premiers arbres, plantés en 2021, culminent aujourd’hui à trois mètres à peine. « Difficile de se faire une idée de l’emprise sur le vin, ça va prendre du temps », prévient Victor. Le maraîchage, lui, n’a commencé à produire qu’en 2025.
Mesurer, pour comprendre
Le domaine a recruté en 2024 une docteure en agronomie, chargée de développer une activité de recherche en agroécologie : impact sur la qualité des vins, la biodiversité, les sols, les maladies de la vigne. Une démarche scientifique qui pour ce domaine aux trois certifications — bio, ISO 14001 et Bee Friendly — et qui montre déjà des effets rapides sur les insectes et les pollinisateurs.
Deux ans après le lancement de cette transformation d’ampleur, le domaine compte désormais dix salariés, deux fois plus qu’en 2012. Il accueille des visiteurs toute l’année et vend ses légumes en circuit local. Un changement qui va bien au-delà du chiffre d’affaires. « Avant, on n’avait pas de relation avec les clients finaux du vin. Là, ça a complètement changé. On a noué un lien avec notre territoire proche. »
Rien n’est simple pour autant. Le domaine a procédé à d’importants investissements sur fond de crise viticole, « Sacré challenge d’y arriver », concède Victor. Mais cette prise de risque a aussi payé en visibilité : localement, Les Joualles de Cormeil-Figeac sont désormais identifiées comme une référence en agroécologie et en œnotourisme. « On s’en sort car on est en croissance, même si ça reste tendu », résume-t-il.
Pour les années à venir, l’enjeu est clair : faire monter en puissance ces nouvelles activités, apprendre à maîtriser tout ce qui a été mis en place, dans un contexte climatique et économique compliqué. « C’est notre défi pour les années à venir », conclut Victor — avec, en toile de fond, la complicité d’une fratrie qui a su transformer un héritage familial en projet résolument tourné vers demain.
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